Texte entièrement mis à jour en juin 2021

Il y a près de 20 ans, des villes françaises adoptaient les premières « Charte pour la qualité de la vie nocturne ». De son côté, Amsterdam élisait son premier « Maire de la nuit » pour donner une voix aux noctambules. Des initiatives qui pourraient inspirer Montréal, qui tentait il y a 7 ans un projet pilote de trois semaines prolongeant les heures d’ouverture de certains bars

Cette idée aurait été inspirée par le succès de la Nuit blanche. Un événement qui semble avoir un impact très important sur les perceptions des élus municipaux au sujet des activités nocturnes… Mais les changements concrets n’ont pas encore suivis…

Le pouvoir s’intéresse d’abord à celui qui vote et dort sur place. Nous sommes encore dans une démocratie du sommeil qui ne prend pas en compte l’évolution de nos mobilités et de nos temps de vie. La nuit est longtemps restée un temps mort des politiques publiques. On a pensé nos villes comme si elles vivaient seize heures sur vingt-quatre, cinq jours sur sept et hors périodes de vacances.

Luc Gwiazdzinski, chercheur et enseignant à l’université de Grenoble

Ce temps est-il révolu? À la veille du rassemblement virtuel Montréal au sommet de la nuit, les 15 et 16 juin 2021, voici quelques rappels sur l’évolution de ce débat, qui n’est pas si nouveau à Montréal. Suivi d’un survol de différentes initiatives européennes intéressantes.

Concilier la ville qui dort et celle qui sort

l’Association des Sociétés de développement commercial de Montréal proposait, dès 2011, que la métropole soit la 1e ville en Amérique du Nord à se doter d’une Charte de la vie nocturne, soit un engagement signé par les bars et discothèques pour travailler en partenariat avec la Ville afin de maintenir un équilibre entre l’animation et la tranquillité des quartiers, tout en participant activement à des campagnes de prévention (bruit, sécurité, santé). En 2017, Laval votait la sienne…

La Ville de Montréal s’était pourtant engagée à étudier la question de l’économie et de l’animation de nuit dans les pistes d’actions de sa Stratégie de développement économique. De plus, l’arrondissement Ville-Marie participait, toujours en 2011, à la production de Montréal au bout de la nuit – diagnostic exploratoire de la vie urbaine nocturne et de l’économie de la nuit du faubourg Saint-Laurent.

Tourisme Montréal prenait à son tour position en 2013 avec Le tourisme et la vie nocturne à Montréal où on pouvait lire:

Pour les Québécois, le nightlife représente un loisir important. En effet, 18 % de la population indique pratiquer des activités liées à la vie nocturne, plaçant ce type d’activités en seconde place, après le cinéma.

D’un point de vue de compétition internationale entre les villes, on y apprenait qu’il y a une tendance générale à allonger progressivement les horaires d’ouverture dans plusieurs grandes villes du monde. On répondrait ainsi à la demande locale pour un nightlife vivant, tout en desservant certains touristes, très friands de vie nocturne.

Enfin, l’arrondissement Ville-Marie réitérait son préjugé favorable dans le Programme particulier d’urbanisme Pôle Quartier Latin, adopté en 2013, qui se donnait 2 orientations en ce qui concerne l’économie de nuit, soit :

  • Favoriser l’économie de nuit dans le Quartier des spectacles
  • Élaborer une charte de la vie nocturne en étroite collaboration avec les partenaires et les résidents

On rappelle, dans ce programme particulier d’urbanisme:

Ce n’est pas d’hier que le Quartier latin vit autrement : les premières salles de cinéma et de spectacle qui ouvrent le dimanche font scandale à l’époque auprès du clergé. Il y a ses « revues », ses cafés et restaurants ouverts la nuit et la Pharmacie Montréal sur la rue Sainte-Catherine, qui n’a pas de porte parce qu’elle ne ferme jamais. Le Quartier latin a été reconnu pour son apport culturel et son innovation dès 1920 et il est empreint d’une grande modernité.

La création récente de l’organisme Mtl24/24, qui vise le développement dynamique et bienveillant des nuits de Montréal, semble avoir donné un coup d’accélérateur à l’évolution des choses… 10 ans après les initiatives de 2011, l’après-pandémie de 2021 permettra-t-elle enfin de faire réellement avancer ce dossier?

S’inspirer de ce qui se fait ailleurs

Étendre les heures d’ouverture des commerces la nuit était la principale proposition sur la table il y a quelques années. On ne parlait pas de demander à Québec de revoir sa loi pour permettre la vente d’alcool après 3h du matin… Ainsi, on voulait que les bars restent ouverts, en offrant de l’eau, des jus et des boissons gazeuses à leurs clients une fois passé 3h. Ce n’était pas très ambitieux.

D’autres initiatives intéressantes pourraient toutefois être mises de l’avant pour rendre la nuit montréalaise exceptionnelle, en nous permettant, lorsque l’envie de sortir se fait sentir, de profiter d’un brin de folie tout en préservant la qualité de vie de nos quartiers. Donc, sans négliger ceux qui dorment, ni ceux qui travaillent de nuit… La Charte de la vie nocturne (comme celle de Toulouse) est une de ces initiatives, mais il y en a d’autres.

Asseoir ensemble les propriétaires des bars, les clients et les habitants du secteur pour réduire les tensions est évidemment l’objectif d’une Charte. Souvent développée à l’échelle d’un quartier, elle peut être précédée d’États généraux, comme ce fut le cas à Paris. Le rassemblement virtuel Montréal au sommet de la nuit de 2021 étant « présenté » par la Ville de Montréal, il y a espoir que ce soit le début d’un changement réel:

Conformément au plan de relance économique Une impulsion pour la métropole : agir maintenant (juin 2020), la Ville de Montréal a initié un chantier visant à stimuler la vie économique nocturne, tout en affichant des ambitions en vue d’une relance post-pandémie : placer le commerce au cœur de la reprise, développer des projets structurants, revitaliser les artères commerciales, favoriser l’émergence de modèles d’affaires prospectifs, créer des milieux de vie durables et rehausser l’attractivité de Montréal sur la scène internationale. L’objectif ultime est donc de dynamiser l’économie de la nuit tout en favorisant un vivre-ensemble harmonieux entre les activités commerciales, récréatives, culturelles et résidentielles.

Autre inspiration, à Genève en Suisse cette fois, c’est un Grand Conseil de la Nuit qui a été formé de façon permanente. Composé de deux représentants par type d’acteurs de la vie nocturne (Cafés, hôtels, restaurants, bars, salles de spectacles, discothèques, lieux alternatifs, producteurs, chercheurs et spécialistes), il cherche à agir sur les problématiques communes vécues par ses membres. Un tel Conseil a aussi été formé à Montréal en 2020 par l’organisme Mtl 24/24, un pas dans la bonne direction…

Pierrots, conseillers et maires de la nuit

Depuis 2011, les fêtards parisiens peuvent voir des duos d’artistes qui les sensibilisent au problème du bruit la nuit, dans plusieurs arrondissements. Ces couples de clowns tout habillés de blanc, les Pierrots de la nuit, utilisent le théâtre pour rappeler que le voisinage dort… Et ils remportent un succès certain! Développé à Barcelone au début des années 2000, ce concept de médiation sociale à travers l’art pourrait être inspirant pour une ville de culture comme Montréal.

Avec une approche différente, les correspondants de nuit existent à Paris depuis 2004. Ce sont des gardiens de quartier comme il y avait jadis des gardiens de parc…

Restons dans la Ville Lumière, où la campagne électorale de 2014 a vu les promesses concernant la nuit se multiplier, dont celle de nommer un maire adjoint responsable de la nuit, promesse d’ailleurs tenue par la mairesse Anne Hidalgo et reconduite en 2020. Déboulonnera-t-elle la « démocratie du sommeil » décrite plus haut?

Quoi qu’il en soit, les usagers de la nuit s’y sont déjà donné une voix, dès 2013, en élisant le 1er Maire de la nuit de Paris. Né aux Pays-Bas il y a près de 20 ans, le concept de Maire de la nuit devient lui aussi une nouvelle tendance urbaine. Des élections sont organisées sur les réseaux sociaux par des bars ou par les noctambules eux-mêmes, mettant en lisse des candidats sérieux ou particulièrement fêtards et invitant les clients et usagers de la nuit à élire leur représentant! Ce maire devient ensuite une voix auprès des pouvoirs publics pour faire valoir l’opinion des « sorteux ». Aux Pays-Bas, il est souvent entouré de bénévoles pour porter les doléances des usagers de la nuit aux élus municipaux. Une voix rarement entendue autrement, et particulièrement intéressante pour réellement aborder les problèmes (et les forces!) de l’économie de nuit. En France, les villes de Toulouse et de Nantes ont aussi leur Maire de la nuit.

Sans être un Maire de la nuit, le fondateur de Mtl 24/24 pourrait y être comparé… Avec son organisme, il se bat pour faire avancer les perceptions concernant l’économie de la nuit à Montréal. Le Sommet de la nuit se fait d’ailleurs en collaboration avec Mtl 24/24, ce qui est une bonne nouvelle.

Rendre la nuit accessible

Quelle que soit notre opinion sur ces initiatives, la nuit fait partie de nos vies et en ville, elle contribue à la qualité de vie de bien des gens. L’étude des besoins des différents types de personnes qui profitent de ce moment de la journée pour dormir, étudier, travailler ou s’amuser est essentielle. Pourtant, on ne semble pas savoir le nombre de travailleurs de nuit à Montréal, ni avoir de liste des commerces ouverts 24h sur 24 en ville. La démocratie du sommeil documente très peu les besoins des noctambules… Alors qu’il n’y a pas que les amateurs de bars et de discothèques qui en profitent, mais aussi les travailleurs des quarts de soir et de nuit de nos hôpitaux, de certains usines, de nombreuses entreprises…

Ces besoins de nombreux citadins sont donc méconnus, et peu de villes font d’effort pour promouvoir leur vie de nuit. Tourisme Montréal s’y est déjà consacré avec son blogue Sortir toute la nuit (maintenant disparu), épaulé par l’incontournable Nightlife Montréal, qui assure une promotion efficace de notre joie de vivre nocturne depuis des années. À quand une section « vie de nuit » sur le site internet de la Ville? Et des services pour tous les travailleurs qui dorment le jour?

Il serait intéressant de profiter du Sommet de la nuit pour amener la réflexion un peu plus loin. Maintenant que la ville a une Stratégie de développement économique qui parle de l’économie de nuit, que Tourisme Montréal a une étude qui démontre l’intérêt de la développer et que le débat est sur le point de reprendre, il semble que le temps est venu de redevenir, comme dans les années ’20, une source d’inspiration pour les autres villes du monde en ce qui concerne la qualité de notre vie nocturne!

Découvrez le compte rendu de l’événement Montréal au sommet de la nuit, produit par La Presse.

Textes complémentaires :