Publié par : cbernier | 12 mars 2014

Notre vie nocturne

Il y a 10 ans, des villes françaises adoptaient les premières « Charte pour la qualité de la vie nocturne ». De son côté, Amsterdam élisait son premier « Maire de la nuit » pour donner une voix aux noctambules. Des initiatives qui pourraient inspirer Montréal, maintenant que le maire a annoncé l’organisation prochaine d’un projet pilote de trois semaines, puis d’une consultation sur l’extension, sur certaines rues, des heures d’ouverture des bars et autres commerces…

L’idée lui aurait été inspirée par le succès de la Nuit blanche du 1er mars dernier. Un événement qui semble avoir un impact très important sur les perceptions des élus municipaux au sujet des activités nocturnes…

Le pouvoir s’intéresse d’abord à celui qui vote et dort sur place. Nous sommes encore dans une démocratie du sommeil qui ne prend pas en compte l’évolution de nos mobilités et de nos temps de vie. La nuit est longtemps restée un temps mort des politiques publiques. On a pensé nos villes comme si elles vivaient seize heures sur vingt-quatre, cinq jours sur sept et hors périodes de vacances.

Luc Gwiazdzinski, géographe, chercheur et enseignant à l’université de Grenoble

Ce temps est-il révolu? Voici quelques rappels sur l’évolution de ce débat, qui n’est pas si nouveau à Montréal, suivi d’un survol de différentes initiatives européennes intéressantes.

Concilier la ville qui dort et celle qui sort

l’Association des Sociétés de développement commercial de Montréal propose, dès 2011, que la métropole soit la 1e ville en Amérique du Nord à se doter d’une Charte de la vie nocturne, soit un engagement signé par les bars et discothèques pour travailler en partenariat avec la Ville afin de maintenir un équilibre entre l’animation et la tranquillité des quartiers, tout en participant activement à des campagnes de prévention (bruit, sécurité, santé).

En parallèle, la Ville s’engage à étudier la question de l’économie et de l’animation de nuit dans les pistes d’actions de sa Stratégie de développement économique 2011-2017. De plus, l’arrondissement Ville-Marie participe, toujours en 2011, à la production de Montréal au bout de la nuit – diagnostic exploratoire de la vie urbaine nocturne et de l’économie de la nuit du faubourg Saint-Laurent.

Tourisme Montréal prend à son tour position en 2013 avec Le tourisme et la vie nocturne à Montréal où on peut lire :

Pour les Québécois, le nightlife représente un loisir important. En effet, 18 % de la population indique pratiquer des activités liées à la vie nocturne, plaçant ce type d’activités en seconde place, après le cinéma.

D’un point de vue de compétition internationale entre les villes, on y apprend aussi qu’il y aurait une tendance générale à allonger progressivement les horaires d’ouverture dans plusieurs grandes villes du monde. On répondrait ainsi à la demande locale pour un nightlife vivant, tout en répondant à la demande de certains touristes, très friands de vie nocturne.

Enfin, l’arrondissement Ville-Marie réitère son préjugé favorable dans le Programme particulier d’urbanisme Pôle Quartier Latin, adopté l’an dernier, qui se donne 2 orientations en ce qui concerne l’économie de nuit, soit :

  • Favoriser l’économie de nuit dans le Quartier des spectacles
  • Élaborer une charte de la vie nocturne en étroite collaboration avec les partenaires et les résidants

On rappelle, dans ce programme particulier d’urbanisme :

Ce n’est pas d’hier que le Quartier latin vit autrement : les premières salles de cinéma et de spectacle qui ouvrent le dimanche font scandale à l’époque auprès du clergé. Il y a ses « revues », ses cafés et restaurants ouverts la nuit et la Pharmacie Montréal sur la rue Sainte-Catherine, qui n’a pas de porte parce qu’elle ne ferme jamais. Le Quartier latin a été reconnu pour son apport culturel et son innovation dès 1920 et il est empreint d’une grande modernité.

S’inspirer de ce qui se fait ailleurs

Étendre les heures d’ouverture des commerces la nuit est la principale proposition actuellement sur la table. On ne parle pas encore de demander à Québec de revoir sa loi pour permettre la vente d’alcool après 3h du matin… Ainsi, les bars pourraient rester ouverts, en offrant de l’eau, des jus et des boissons gazeuses à ses clients une fois passé 3h.

D’autres initiatives intéressantes pourraient toutefois être mises de l’avant pour rendre la nuit montréalaise exceptionnelle, en nous permettant, lorsque l’envie de sortir se fait sentir, de profiter d’un brin de folie tout en préservant la qualité de vie de nos quartiers. Donc, sans négliger ceux qui dorment, ni ceux qui travaillent de nuit… La Charte de la vie nocturne est une de ces initiatives, mais il y en a d’autres.

Asseoir ensemble les propriétaires des bars, les clients et les habitants du secteur pour réduire les tensions est évidemment l’objectif d’une Charte. Souvent développée à l’échelle d’un quartier, elle peut être précédée d’États généraux, comme ce fut le cas à Paris.

À Genève, en Suisse, c’est un Grand Conseil de la Nuit qui a été formé. Composé de deux représentants par type d’acteurs de la vie nocturne (Cafés, hôtels, restaurants, bars, salles de spectacles, discothèques, lieux alternatifs, producteurs, chercheurs et spécialistes), il cherche à agir sur les problématiques communes vécues par ses membres.

Pierrots, conseillers et maires de la nuit

Depuis bientôt deux ans, les fêtards parisiens peuvent voir des duos d’artistes qui les sensibilisent au problème du bruit la nuit, dans plusieurs arrondissements. Ces couples de clowns tout habillés de blanc, les Pierrots de la nuit, utilisent le théâtre pour rappeler que le voisinage dort… Et ils remportent un succès certain! Développé à Barcelone il y a plus de dix ans, ce concept de médiation sociale à travers l’art pourrait être inspirant pour une ville de culture comme Montréal.

Avec une approche différente, les correspondants de nuit existent à Paris depuis 2004. Ce sont des gardiens de quartier comme il y avait jadis des gardiens de parc…

Restons dans la Ville Lumière, où la campagne électorale municipale actuelle a vu les promesses concernant la nuit se multiplier, dont celle de nommer un maire adjoint responsable de la nuit. Cette élection déboulonnera-t-elle définitivement la « démocratie du sommeil » décrite plus haut?

Quel que soit le résultat de l’élection municipale parisienne, les usagers de la nuit se sont déjà donné une voix, en 2013, en élisant le 1er Maire de la nuit de Paris. Né aux Pays-Bas il y a 10 ans, le concept de Maire de la nuit devient lui aussi une nouvelle tendance urbaine. Des élections sont organisées sur les réseaux sociaux par des bars ou par les noctambules eux-mêmes, mettant en lisse des candidats sérieux ou particulièrement fêtards et invitant les clients et usagers de la nuit à élire leur représentant! Ce maire devient ensuite une voix auprès des pouvoirs publics pour faire valoir l’opinion des « sorteux ». Aux Pays-Bas, il est souvent entouré de bénévoles pour porter les doléances des usagers de la nuit aux élus municipaux. Une voix rarement entendue autrement, et particulièrement intéressante pour réellement aborder les problèmes (et les forces!) de l’économie de nuit. En France, les villes de Toulouse et de Nantes ont aussi leur Maire de la nuit.

Rendre la nuit accessible

Quelle que soit notre opinion sur ces initiatives, la nuit fait partie de nos vies et en ville, elle amène un certain nombre de défis à surmonter pour contribuer à notre qualité de vie. L’étude des besoins des différents types de personnes qui profitent de ce moment de la journée pour dormir, étudier, travailler ou s’amuser est essentielle. Pourtant, on ne semble pas savoir le nombre de travailleurs de nuit à Montréal, ni avoir de liste des commerces ouverts 24h sur 24 en ville. La démocratie du sommeil documente très peu les besoins des noctambules…

Outre ces besoins des citoyens, peu de villes font d’effort pour promouvoir leur vie de nuit. Toutefois, Tourisme Montréal s’y consacre très bien avec son blogue Sortir toute la nuit, épaulé par l’incontournable Nightlife Montréal, qui assure lui aussi une promotion efficace de notre joie de vivre nocturne. À quand une section « vie de nuit » sur le site internet de la Ville?

Il serait intéressant de profiter de l’éventuelle consultation sur l’extension des heures d’ouverture des bars et autres commerces pour amener la réflexion un peu plus loin. Maintenant que la ville a une Stratégie de développement économique qui parle de l’économie de nuit, que Tourisme Montréal a une étude qui démontre l’intérêt de la développer et que le débat est sur le point de reprendre à l’initiative du maire, il semble que le temps est venu de redevenir, comme dans les années ’20, une source d’inspiration pour les autres villes du monde en ce qui concerne la qualité de notre vie nocturne.

Textes complémentaires :

  • Ville lumière, sur l’apport de l’éclairage nocturne pour l’animation du centre-ville
  • La tête dans les étoiles, sur la pollution lumineuse et l’importance d’utiliser intelligemment l’éclairage urbain
  • Un quartier électrique pour les Foufounes, sur le potentiel qu’offre ce mythique bar, en plein centre-ville, pour devenir l’épicentre d’une nouvelle attraction touristique (en le comparant au quartier Camden Lock, à Londres)
  • Pour un vrai Montréal blanc, sur le potentiel de tirer profit de l’hiver comme levier économique (une démarche similaire à celle de tirer profit de la nuit…)
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Responses

  1. […] pour en savoir plus, vous pouvez lire le texte de l’ami de PM, le blogue « C’est toi ma ville » qui en a fait une très bonne description avec plusieurs exemples et les bienfaits […]

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  2. […] Carle Bernier-Genest’s city blog discusses the Montreal night […]

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