Publié par : cbernier | 3 mars 2013

Les lignes de désir du CP

J’ai vécu 15 ans à côté de la voie du Canadian Pacific, dans Rosemont. J’ai traversé pendant 15 ans la voie ferrée, un obstacle anachronique qui me séparait du magnifique Parc Laurier, de la rue commerciale du même nom et du supermarché le plus proche. Illégalement, selon le CP.

L’an dernier, Rima Elkouri publiait un très bon texte sur l’expérience d’une jeune mère de famille

coupable de vouloir passer d’un quartier à l’autre sans souffrir un long détour par des viaducs sales et dangereux. Pour «avoir pénétré sans excuse légitime sur l’emprise d’une ligne de chemin de fer», Sara s’est donc vu remettre une contravention de 144$. «Si vous n’êtes pas d’accord, vous pouvez contester», lui a dit l’agent… Convaincue qu’il est plus illégitime d’ériger pareil mur en plein coeur d’une ville que de le franchir, Sara s’est dit qu’elle devait dénoncer une situation aussi absurde… «Je comprends qu’il y a des contestations, mais je ne fais qu’appliquer la loi», lui a finalement dit le juge en la déclarant «coupable».

La source du litige? Les lignes de désir! Dans un excellent texte publié par la revue Nouveau Projet, on les définit ainsi :

Tracés intuitifs laissés dans la pelouse, la terre ou la neige par des piétons qui préfèrent ne pas emprunter les espaces formels, les lignes de désir signalent un besoin du marcheur urbain non comblé par les urbanistes.

On peut remarquer de telles lignes dans les terrains vagues et les parcs montréalais… Et sur la voie ferrée, en observant les nombreux tronçons de clôture coupés de part et d’autre. En 15 ans, j’ai vu le CP les réparer bon nombre de fois et toujours, toujours, les trous refaisaient leurs apparitions en moins d’une semaine. Ce sont donc des centaines de piétons qui bravent l’interdit, tous les jours, depuis des années, pour suivre le chemin le plus court…

Pourquoi? Pour aller plus vite, pour être en terrain plat lors des soubresauts de la météo, par sentiment de sécurité accru face aux rares tunnels sombres et isolés, parce que, y ayant habité 15 ans, je savais que les trains n’y passaient pas très souvent et qu’ils roulaient très lentement. C’est drôle que pour permettre à des milliers de Montréalais vivant dans des quartiers densément peuplés, le CP s’acharne à maintenir ses barrières, alors qu’ailleurs à Montréal (le Vieux-Port), au Québec (par exemple au centre de Drummondville) et ailleurs dans le monde, on laisse sans difficulté les piétons circuler sur les voies ferrées.

Quelqu’un a pensé envoyer à la haute direction du CP le livre Pour des villes à échelle humaine? 😉

Les élus ont franchi la ligne

Ce dossier traîne depuis 20 ans, mais cette semaine, les élus montréalais ont montré leur détermination à régler le problème. Ils se sont alliés, tous partis confondus, pour réclamer des autorités fédérales (dont relèvent les chemins de fer), un règlement du litige et l’ouverture de 6 passages à niveau pour les piétons :

• Rues Cartier / Dandurand (près de Papineau)
• Avenue Henri-Julien / rue des Carrières (près de St-Denis)
• Rues St-Dominique / Bernard (près de St-Laurent)
• Avenue De l’Épée / futur Campus Outremont
• Gare Parc (raccordement des rues Ogilvy et De Castelnau)
• Gare Bois-de-Boulogne

Les élus se sont impliqués dans ce dossier depuis longtemps, mais la nouvelle alliance, la voix commune qu’elle porte, est une nouvelle étape qui permettra, je l’espère, de désenclaver ces bouts de quartiers voisins, mais qui ne peuvent pas se rendre visite… Et vu mes 15 ans d’expérience, j’oserais proposer aux élus d’ajouter un 7e passage :

• Rues Boyer / Mentana (près de Christophe-Colomb)

Ce qui permettrait de relier le Parc Des Carrières au Parc Laurier et les citoyens du Plateau à l’Éco-centre Rosemont-La-Petite-Patrie. Ce n’est quand même pas négligeable! Je sais qu’il y a un viaduc, mais tout piéton qui l’a emprunté en plein hiver (où un jour de grande pluie) sera d’accord avec moi, c’est nécessaire!

Une diagonale dans la ville

L’ouverture de tels passages pourrait avoir un autre effet intéressant. Le long de cette voie ferrée, de la rue Clark à la rue Masson, existe un sentier multifonctionnel (piétons et cyclistes) fantastique. Pendant trois ans, je l’ai longé tous les jours pour aller travailler et c’était chaque fois une expérience unique. Au printemps de 2004, j’avais fait l’exercice de compter le nombre d’espèces de fleurs sauvages différentes qui y poussaient librement. J’en avais compté, un seul matin, 25 espèces! Évidemment, à part les trèfles (blanc et rouge), le bouton d’or, le pissenlit et la marguerite, je n’avais aucune idée du nom des autres. Pour 2005, j’ai acheté un livre sur les fleurs sauvages du Québec! J’ai ainsi appris à connaître les asters, les spirées, les achillées, les épervières, les érigérons… Une très surprenante biodiversité sauvage en plein cœur de la ville.

En plein cœur de la ville, enserré dans ce que l’urbanisation n’a pas encore dévoré, on s’y trouve en même temps dans un vieux corridor industriel, dans ce qui semble être l’envers de la ville. Les édifices nous rappellent le passé laborieux des quartiers et en prime, on y roule parfois à vélo avec un train de marchandises pour nous accompagner… Du sol et de ses fleurs, on peut aussi y découvrir les murs et leur histoire. Fascinante piste multifonctionnelle! Méconnue aussi.

Cette piste est, de plus, un raccourci efficace pour passer de la Petite-Italie à la rue Masson, de Rosemont à Hochelaga. En effet, du métro Rosemont au métro Préfontaine, il faut prévoir 30 minutes en transport en commun (métro comme autobus). Avec la piste multifonctionnelle, à vélo ou en bixi, c’est 15 minutes. De quoi préférer faire un peu d’exercice pour profiter de la ville!

Parenthèse: Le projet initial -le Réseau Vert- ayant mené à la construction de cette piste de 3km était plus ambitieux. On voulait relier le Parc Jarry à la rue Rachel en longeant le chemin de fer et à terme, poursuivre cette piste jusqu’au fleuve au sud et jusqu’à la Rivière-des-Prairies au nord, ce qui aurait permis de traverser la ville en diagonale sur 15km

Ajout de mai 2014: Bonne nouvelle, la Ville a repris ce projet, nommé Véloroute! De la rivière au fleuve…

Un potentiel exponentiel

Il y a donc tant à faire de cet espace qui délimite la ville! Un potentiel renforcé continuellement par le développement des quartiers qui longent la voie ferrée. En s’ouvrant de part et d’autre, le chemin de fer mettrait en évidence toute l’importance de sa piste multifonctionnelle pour la qualité de vie des Montréalais. On pourrait alors réfléchir aux possibilités d’aménagement pour mettre en valeur sa biodiversité, rendue -entre autres- possible par le train (permettant aux graines des plantes de voyager). On pourrait rappeler l’histoire de ses quartiers. On pourrait exploiter tout son potentiel récréotouristique. On pourrait encourager les citoyens à s’impliquer, comme ils le font déjà à travers certaines initiatives, dont les Amis du Champ des Possibles et le Jardin du Crépuscule (vous pouvez lire cette inspirante entrevue du Devoir avec l’artiste qui produit les sculptures du Jardin). On pourrait, enfin, désirer profiter de cette ligne en la longeant ou en la traversant, plus souvent.

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Responses

  1. Voici un travail sur le sujet réalisé en 2012 qui décrit bien la faisabilité d’un tel projet: http://www.gillesenvrac.ca/carnet/2013/03/veloroute/

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  2. […] [10] https://cbernier.wordpress.com/2013/03/03/les-lignes-de-desir-du-cp/ […]

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